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Actes du colloque du 3 octobre 2019 : NOTRE-DAME DE PARIS 15 AVRIL 2019 : REFLEXIONS

Publication partielle des actes du colloque organisé par La Renaissance Française et qui s’est déroulé à l’Académie des Sciences d’Outre-Mer. Ces actes vont faire l’objet d’une publication-papier.

Cliquez sur la communication que vous souhaitez lire :

Communication de Monsieur Gabriel de BROGLIE

Intervention de Monsieur Gabriel de Broglie - Président d’honneur de la Renaissance Française

Depuis le 15 avril 2019, nous vivons des moments d’Apocalypse.
J’emploie cette expression, non pas dans son sens historique, pas davantage au sens eschatologique, mais pour tenter de traduire la violence du sinistre, digne de la Bible, et celle des visions qui se répandent à la vitesse de la lumière sur l’ensemble de la planète et provoquent la sidération, l’affliction, une douleur comme un coup de poignard.
À ce phénomène brutal s’oppose, dans une grande discrétion, un effort magnifique, auquel il faut rendre hommage, de courage, de ténacité, et finalement de réussite pour maîtriser le sinistre. Spontanément, dans le même temps, s’élève un élan de solidarité d’une ampleur et d’une diversité jusqu’alors inconnues. Les plus hautes autorités y répondent aussitôt par une inébranlable résolution de leur part pour réparer le sinistre. Et maintenant, une ardeur nouvelle apparaît pour que ce peuple de bâtisseur de cathédrales que sont nos compatriotes depuis un millénaire surmonte le défi du XXIe siècle avec la confiance de ceux, innombrables ,qui ont manifesté leur attachement à ce que représente aujourd’hui, aux yeux du monde, Notre- Dame de Paris.

Il faut en revenir aux images, si importantes en la matière. Elles sont nombreuses, se superposent, sans se fondre. Moins d’une heure après avoir été détecté, l’incendie a consumé « la forêt », la charpente de 1300 chênes dont certains dataient de Charlemagne. La toiture et la couverture en pierre de la moitié de la nef, de la croisée des transepts, et d’un transept s’effondraient, laissant bondir les flammes sous l’effet du vent, à plus de dix mètres au-dessus du faîte de la toiture.

Les deux tours, les portails nord et sud et la nef sont menacés de destruction. Au comble de l’horreur, la flèche enflammée s’écroule fracassée. La cathédrale n’a plus de toiture. Au sol, un immense brasier de chênes se consume et le plomb entré en ébullition émet de sinistres flamboiements et d’âcres fumées. Il faudra attendre l’aube pour que l’action conjuguée des robots et des drones pilotés par radar de l’extérieur réalise l’exploit de maîtriser les flammes sans ébranler le reste de l’édifice ni s’étendre au voisinage.

Au matin, d’innombrables marcheurs sur les quais du fleuve, découvrirent que le monument, esseulé et lugubre, est resté debout, fort de ses siècles, de son rayonnement et de l’immense ferveur qui l’entoure. Peu à peu le sentiment d’apocalypse se dissipe. Il n’est pas question de fin du monde ni de châtiment des impies. Le désastre est là, maîtrisé. Le monde entier a crié sa douleur. Les déclarations de solidarité dans le drame obligent au sursaut, à la prise de conscience, à la maîtrise de la démarche, à l’ambition d’une réponse à la hauteur de l’interpellation.

Car il n’y a pas de message, mais il y a des signes et une présence palpable, impressionnante. Les reliques et le trésor sont sauvés, notamment la couronne d’épines ramenée par Saint-Louis qui fait de Notre-Dame de Paris l’un des lieux saints de la Chrétienté. La Vierge au pilier est restée immaculée.

La pietà du maître-autel émerge des décombres. Les grandes rosaces sont épargnées, le plus vaste clavier d’orgue au monde est en place et devra être désenfumé. La batterie des cloches renouvelée il y a cinq ans est restée en place. Le parrain de la cloche Gabriel qui vous parle par la grâce du Cardinal Vingt-Trois s’en réjouit beaucoup, même s’il faudra attendre longtemps avant de les entendre de nouveau.
Les parisiens ont identifié les cloches de Notre-Dame aux grands moments de leur cité, des naissances royales aux mariages, au sacre, aux Te Deum pour les victoires, lors de funérailles nationales, à la libération de Paris, à l’enterrement du Général de Gaulle. Peu à peu, entre Notre-Dame de Paris et la ville, une succession de rendez-vous de l’histoire, un sentiment, des réflexes d’identité à la fois populaire et officielle, se sont accumulés jusqu’à former autour du lieu une sorte de siège des Grandes Heures du pays. Les Français avaient pourtant l’embarras du choix pour cette sanctuarisation nationale : Vincennes, le Louvre, Versailles, les grandes places, les autres sanctuaires. C’est cependant le majestueux vaisseau de l’Ile de la Cité qui est apparu, depuis le 15 avril, comme un hologramme flamboyant de notre destin national.

Cette identification-transfiguration est complexe. Elle ne tient pas qu’à l’histoire. La musique, l’éloquence, la liturgie, les arts y ont leur place. Un autre composant y participe qui intéresse également la Renaissance Française : c’est la part de la littérature dans cet émoi. Là encore, le réflexe a été mondial. Dans la nuit même, de toutes les régions de la terre ont surgi des références, des citations, comme un jardin anthologique et poétique de Notre-Dame de Paris dans la littérature française.

L’évocation est si émouvante qu’elle a sa place dans notre réflexion. Notre président international, Denis Fadda, vous y invitera.

Mais Notre-Dame de Paris est aussi un monument. Elle n’est peut-être pas la plus belle des cathédrales. La façade, la hauteur de la nef, l’élégance des tours, les sculptures des porches, les rosaces ont des équivalents ailleurs dans le merveilleux chapelet qu’ont laissé les siècles sur la terre de France. Mais elle est à coup sûr la mieux située, au centre de la ville qui s’est développée autour d’elle. De lui-même le monument s’impose, par son unité, son volume parfait et sa pérennité. Parmi de nombreuses merveilles, à l’intérieur comme à l’extérieur, chacun peut avoir sa préférence. La mienne est la vue extérieure du chevet et des arcs-boutants, depuis le quai de la rive gauche, en fin de journée.

Ne nous y trompons pas. C’est le monument qui a suscité l’exceptionnelle levée de contributions, très importante, spontanée, générale, et même internationale. Devant cet afflux de dons, le respect s’impose comme la transparence, la reconnaissance, et la perfection, comme nous savons le faire peut-être le mieux au monde, en matière de monument historique. Malheureusement, c’est précisément à propos de cet élan que sont apparues dans l’opinion les premières discordances qui n’auraient jamais dû se produire, heureusement rapidement dissipées.

Le vocabulaire lui-même n’a pas clarifié la situation. On a parlé de reconstruction ou de restauration, ce qui implique une volonté marquée à l’origine de la démarche.

La sidération qui a entraîné les dons avait clairement pour vœu la réparation, la restitution à l’identique, sous réserve évidemment de l’emploi de techniques récentes, comme cela a été fait à Chartres, Strasbourg, Reims, Nantes et dans bien d ‘autres villes d’Europe. Plus que tout autre, Notre-Dame doit être l’objet d’une réplique digne de la compassion et du culte qu’elle inspire. Les attentions sont partout alertées sur ce point, que ce soit auprès de l’Etat, de l’Evêché, de la Ville, des Monuments historiques, des grands mécènes, des experts éclairés du monde entier, de l’opinion enfin, si vigilante sur ce sujet.

Sur la flèche, surmontée d’un coq contenant des reliques, à 96 mètres de hauteur, un débat prématuré s’est engagé sur un ton qui ne pouvait être qu’aigu : réfection à l’identique, geste architectural contemporain, large cône en verre éclairé de l’intérieur de couleurs mouvantes… ou rien ! L’histoire des flèches de Paris est une des plus embrouillées qui soient. La création de Viollet-le-duc en 1859 n’était nullement d’un style pompier dépassé, mais au contraire une réussite technique et artistique audacieuse.

L’idée d’un geste architectural contemporain n’est pas simplement justifiée par la boutade dédaigneuse : « Bah ! on s’habitue à tout. ». Le fait que la Tour Eiffel ait été brillamment éclairée ne justifie pas que l’on étende le procédé au centre de l’Ile de la Cité. Mais d’autres cathédrales en France ont une flèche éclairée de l’extérieur d’un bel effet.

Reste l’argument de l’audace, peut-être sensible auprès d’une opinion jeune et insouciante. Il est à rattacher à la présence dans l’Ile de la Cité d’une autre flèche remarquable, du même Viollet-le-duc, vers 1860, reconstruite pour la cinquième fois sur le modèle de celle de 1460. C’est celle de la Sainte-Chapelle, visible de plusieurs endroits en même temps que Notre-Dame. Je reprends les termes employés par le président Emmanuel Macron : « une restauration inventive… avec une audace respectueuse ».

Il me semble que cela peut se traduire, sans aucune polémique, par le rétablissement d’une flèche à la croisée de la nef et des transepts, moins haute peut-être, sans les reliques reléguées au sommet, avec une charpente empruntant aux techniques modernes, recouverte d’une toiture en métal, synthèse contemporaine des décorations des flèches successives de la Sainte Chapelle et de celles envisagées pour Notre-Dame au XIII ème siècle.

Notre-Dame est aussi, ne l’oublions pas, un chantier, un chantier millénaire, jamais terminé, toujours excessif. Lorsqu’il présenta le premier projet de grande cathédrale au XIIIe siècle, Maurice de Sully se heurta à des critiques sur son opulence, en contradiction avec la doctrine de pauvreté de l’Église.

Ce monde vit à part, comme envoûté par le service du grand vaisseau. Après le service sacré, la musique occupe une place prestigieuse dans la vie de la cathédrale : les grandes orgues, leurs organistes, l’entretien du plus large buffet au monde, la maîtrise, sa direction, son recrutement, ses répétitions, l’école de la maîtrise. Il faut ajouter les cloches, leur sonnerie, leur entretien. L’horloge a souffert de l’incendie, heureusement on a découvert l’ancien mécanisme déposé par Viollet-le-duc, ce qui permettra de remettre en marche l’actuel.

Parlons du monument lui-même : son identité, sa sécurité, la lutte contre l’incendie, l’accueil du public au nombre de 13 millions de personnes chaque année, « qui ne sont pas des touristes » a déclaré l’Archevêque avec juste raison, mais qui sont des visiteurs, tous frappés par la majesté et la spiritualité du lieu, à qui il faut réserver accueil, information, documentation, souvenirs. L’entretien du monument est en lui-même une préoccupation permanente aux multiples aspects : entretien courant, programmes réguliers de travaux, programmes actuellement en cours. L’incendie du 15 avril s’inscrit dans l’urgence, et bouleverse toutes les prévisions antérieures. Dès la première nuit, les tâches nouvelles se sont imposées. Plus de 150 personnes sont actuellement à l’œuvre en permanence. Les grands arbitrages d’architecture et leur chiffrage sont en préparation, ainsi que la consolidation des offres de dons. Tout se met en place pour capter l’élan initial et le concrétiser, en respectant surtout l’émotion, la générosité et l’unanimité comme un modèle contemporain de ce que furent autrefois les Chantiers des Cathédrales.
Le propre de tels chantiers est d’unir la piété et la gestion d’un ensemble complexe, l’exploit d’architecture et la ferveur populaire. La gouvernance de Notre-Dame de ce point de vue consiste à prolonger une union qui s’est si clairement manifestée dès le début. Cela mérite quelques précisions.

La cathédrale appartient à l’État, représenté par le Ministère de la Culture ; selon un usage constant, les grandes décisions sont prises par le Président de la République. En raison de l’importance du sinistre, de son effet sur l’opinion, de l’urgence à intervenir, un haut dignitaire militaire a été nommé auprès du Président de la République pour coordonner les actions.

L’affectataire de la cathédrale est le responsable du culte catholique, l’Archevêque de Paris. Le curé de l’église est l’archiprêtre, Monseigneur Chauvet. Ils ont subi dans l’incendie des dommages profonds notamment l’indisponibilité du lieu de culte pendant une période qui peut être longue et la profonde réorganisation qui en découle. En outre, l’Evêché aura à remplacer de nombreux équipements électriques, électroniques, vidéo, sonores qui ont disparu dans l’incendie.
L’un des traits les plus originaux de la mobilisation en faveur de Notre-Dame est la rapidité avec laquelle les différents corps de métier se sont mis en état d’intervenir sans perdre de temps. On ne louera jamais assez l’intervention des pompiers de Paris, immédiate, durant toute la nuit, dangereuse sous les effondrements, très technique et réussie, car les dommages auraient pu devenir très supérieurs. Le même éloge s’adresse aux forces de police qui ont sécurisé le lieu, ses abords et la circulation.

Les entreprises spécialisées ont immédiatement pris la relève, seules ou réunies en raison de la complexité des tâches, au besoin réquisitionnées par l’autorité publique, et devant immédiatement embaucher.

C’est alors que se composent, comme au Moyen-Age, les groupements des différents métiers, tous animés par le désir de reconstituer une complicité et un esprit de compagnonnage que n’ont jamais abandonné les Compagnons du Devoir regroupés dans une compagnie du même nom. Reste que le recrutement et la formation de grands professionnels de ce niveau, en nombre suffisant pour certaines étapes, constituent un des défis majeurs de cette grande aventure.
L’incendie du 15 avril 2019 est un sinistre majeur dans l’histoire de Notre-Dame de Paris. Il révèle en même temps l’importance de sa présence pour Paris, pour la France, pour le monde entier. Il impose à la fois un devoir d’exemplarité et un exploit d’architecture aux multiples défis.

L’onde de choc est loin de disparaître. Elle se multiplie, se diversifie, s’universalise, et se prolongera jusqu’à l’inauguration.

Il nous incombe de poursuivre l’élan qui est le reflet de l’opinion, d’en écarter toute polémique, d’exprimer au contraire l’admiration pour les donateurs quels que soient les montants, et pour les bénévoles, d’entretenir enfin, en toutes ses composantes, l’esprit de Notre-Dame de Paris, lieu sacré, historique, vivant, patriotique, généreux, secourable, chef d’œuvre des arts et source inépuisable de littérature.
Je ne voudrais pas terminer ce propos sans exprimer une interrogation qui relève plutôt de chacun de nous, mais que les écrivains ont tous soulevée : de quoi cette nuit de flamme est-elle le signe ?

Nous ne connaissons pas l’origine du sinistre. Est-ce le pur hasard ou bien une conjonction que suggéreraient plutôt la violence du sinistre, son caractère ciblé, son arrêt net ? Certains croient entendre une alerte, un avertissement, un appel. Est-ce pour chacun une occasion à saisir ? Beaucoup voient le signe lui-même dans l’effondrement de la flèche, qui ne serait pas un écroulement mais un départ, ou un retrait, une soustraction, une suite logique de notre matérialisme, de notre indifférence ou de notre arrogance. Aller plus loin nous entraînerait peut-être hors de la réflexion en commun que la Renaissance Française vous propose.

Puissions-nous seulement, par ces moments passés ensemble, retrouver et restaurer le dialogue entre les pierres et les hommes-car il y a un langage du monument comme il y a un langage des arbres,-le dialogue entre la Cathédrale, la vie sociale et la transcendance, et nous engager tous à sauvegarder cet incomparable patrimoine, commun et universel, Notre-Dame de Paris.

Communication de Denis Fadda

COLLOQUE DE LA RENAISSANCE FRANÇAISE DU 3 OCTOBRE 2019
« Notre-Dame de Paris 15 avril 2019 : réflexions »
NOTRE-DAME DE PARIS A TRAVERS LA LITTERATURE
Communication de Denis Fadda

La littérature a la vertu d’orienter notre regard, de faire naître ainsi des émotions, des sentiments, des idées que le simple contact avec le réel ne provoquerait pas ; elle a le pouvoir de nous « dessiller », comme dit Proust, de rendre visible ce que nos sens, nos yeux, myopes ou presbytes ne voient pas. C’est ce qu’a fait l’œuvre magistrale de Victor Hugo ; Victor Hugo qui, selon Jules Michelet, a bâti, « à côté de la vieille cathédrale une cathédrale de poésie ».

Que voient donc les écrivains et les poètes de Notre Dame ?

Leur perception est chaque fois unique, puisque la singularité de la vision est le propre de la littérature et de l’art en général.

I – Tout d’abord, regardons avec eux Notre-Dame dans son site.

Pour Verlaine, comme pour Prévert, la Cathédrale, élément solide, vertical, massif, stable s’oppose au fleuve, à la Seine qui la cerne, l’enserre, élément liquide, horizontal, sinueux, mobile et tous deux, édifice et fleuve, sont inséparables. Erigée sur une île, au cœur de Paris, Notre-Dame est entourée d’une eau qui court.

Verlaine décrit en des termes très négatifs la Seine, « la morne Seine », « son flot indolent » ; elle est un « vieux serpent boueux ». Par opposition, Notre-Dame joue avec le soleil, s’enivre de lumière ; je cite :

« Sur la tête d’un roi du portail, le soleil,
Au moment de mourir, pose un baiser vermeil. »

La Cathédrale est donc l’amante du soleil dont elle épouse la lumière dans un festival de couleurs et de feu.

Théophile Gautier s’émerveille de la splendeur de Notre-Dame transfigurée par les feux du soleil couchant.S’adressant à Victor Hugo, il écrit :

« Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,
Je suis allé souvent, Victor,
A huit heures, l’été, quand le soleil se couche,
Et que son disque fauve, au bord des toits qu’il touche,
flotte comme un gros ballon rond ».

Il réalise lui, contrairement à Verlaine, la fusion poétique entre les éléments opposés que sont l’eau et le feu. Dans ce même poème, il écrit, par ailleurs :

« Et la lumière oblique, aux arrêtes hardies,
Jetant de tous côtés de riches incendies
Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs »

Par sa situation exceptionnelle, Notre-Dame est le cœur cosmique de Paris.

D’ailleurs, Théophile Gautier, juché sur l’une des tours, regarde Paris au soleil couchant et s’exclame :

« Et cependant, si beau que ce soit, ô Notre-Dame,
Paris ainsi vêtu de sa robe de flammes,
Il ne l’est seulement que du haut de tes tours »

Quant à Louis Aragon, après avoir évoqué le dessin du fleuve qui « l’ enserre, revient, la reprend, », décrit Notre-Dame dans son site « tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles ».

Notre-Dame est bien la matrice de Paris, la lettre initiale de la capitale, sa majuscule historiée.

Aragon imagine la naissance mythologique de Notre-Dame, issue des noces de la nuit et du jour qui « émerge de l’eau comme une déesse » ; il conclut :

« Et Notre-Dame sort des eaux comme un aimant »

La charge poétique de cette comparaison est profonde : un aimant, une force aimante !

Pour Sylvain Tesson, qui écrit dans la nuit même du drame, si Notre-Dame est bien une « cathédrale du Christ », elle est également, « chevet au levant et tours au couchant, un temple solaire ».

Et comment oublier le géant Gargantua qui, dans la geste burlesque de Rabelais, monte sur les tours de Notre-Dame et, pour rire, « par ris » provoque le peuple de Paris. Par cette satire héroï-comique, le géant de la littérature qu’est Rabelais rend ainsi un hommage à rebours à la toute puissante Notre-Dame.

II – Regardons maintenant, avec les écrivains, le monument lui-même que Nerval voit éternel :

« Notre-Dame est bien vieille ; on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ».

Mais c’est Julien Green qui résume ce que d’aucuns ressentent devant l’oeuvre monumentale :

« … Je resterais muet devant Notre-Dame, retenu de parler, sans doute par la honte de ce que je m’entendrais dire, et j’admire sans l’envier le courage de ceux que leur suffisance ou leur génie lance à l’assaut d’un tel monstre »

Et c’est ce mot que nous allons retenir : un « monstre », qu’on n’emploie pas ici dans un sens péjoratif mais qui évoque ce qui échappe aux normes ; qui échappe aux normes essentiellement par sa démesure, par toute la charge architecturale, historique et symbolique qu’elle condense. Ossip Mandelstam évoque les « côtes monstrueuses et jamais domptées » de Notre-Dame.

Mais comment décrire un monstre ? le meilleur outil de l’écrivain est alors la métaphore.

Et nous notons, à propos de Notre-Dame, la prédominance de la métaphore animalière :

Le héros d’Alexis Ragougneau, couché dans l’herbe, observe la cathédrale dans la nuit et voit une « gigantesque araignée au corps lourd porté par ses arcs-boutants ». Arcs-boutants que Patrick Grainville voit « comme les pattes d’immenses crustacés ».

Théophile Gautier développe lui aussi la métaphore de l’araignée et ajoute :

« La nef épanouie, entre ses côtes minces,
Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces ».

Théophile Gautier qui, par ailleurs, compare ses arcs-boutants à des « côtes de poisson gigantesques », voit des clochetons mordre « de leurs dents noires la bande claire du ciel… ».

La Cathédrale est souvent vue comme un organisme vivant qui saisit par son étrangeté.

Pour Anatole France, elle est à la fois « lourde comme un éléphant et fine comme un insecte ».

Quant à Zola, il la décrit dans sa masse : « colossale et accroupie entre ses arcs-boutants, pareils à des pattes au repos, dominée par la double tête de ses tours, au-dessus de sa longue échine de monstre ».

Nous remarquons ainsi la récurrence de la métaphore d’animaux à l’aspect monstrueux. La Cathédrale impressionne, saisit par son caractère unique et démesuré.

Patrick Grainville, décrit Notre-Dame par une profusion d’images qui en exalte la vitalité organique. Il l’identifie à un arbre, à un végétal à la croissance exubérante. Elle est, avec son immense faisceau de branches, « l’arbre de vie » :

« Elle croissait, se subdivisait, s’étoilait, déployait sa ramure, sa grande gerbe d’ogives », écrit-il.

La vision de Patrick Grainville donne à l’oeuvre de pierre un dynamisme fantastique qui transforme la cathédrale en un opéra baroque. Il écrit : « je voyais les gargouilles bondir, multiples et béantes comme des mufles de chien dans les arceaux, les fougères, les trèfles, les acanthes sculptés (…). La Cathédrale balançait ses vertèbres, ses épaules et ses voûtes, tel un cerf couronné d’andouillers gigantesques ».

Quant à la cathédrale d’aujourd’hui, mutilée par les flammes, « elle ressemble à un sphinx dont tout le pelage aurait été scalpé » écrit l’éditeur de « Notre-Dame de Paris ô Reine de douleur » de Sylvain Tesson.

Toutes ces métaphores montrent à quel point la Cathédrale apparaît comme un être vivant qui fascine par son mystère.

Pour Sylvain Tesson, « les flèches, les tours, les entrelacs réticulés et les croix ouvragées sont sentinelles du mystère ». Du mystère à la mystique il n’y a qu’un pas.

Huysmans évoque avec ferveur la portée symbolique de la Cathédrale, déplorant que les architectes, les archéologues n’aient vu de Notre-Dame « que la coque et l’écorce ; ils se sont obnubilés devant le corps et ils ont oublié l’âme ».

Selon lui, l’âme des cathédrales existe ; elle est le fruit du symbole sur lequel se fonde la pensée créatrice médiévale. Notre-Dame est l’une des pages du grand livre de pierre écrit au XIIIe siècle pour enseigner la théologie mystique par les principes de l’allégorie et l’analogie, de la même manière que le Christ enseignait par paraboles.

Il évoque avec émotion la Vierge à l’enfant adossée au pilier sud-est du transept, « laVierge du pilier » ; elle est la plus célèbre des trente-sept représentations de la Vierge que compte la Cathédrale.

Huysmans la décrit ainsi : « A peine jolie, mais si bizarre avec son sourire joyeux éclos sur de mélancoliques lèvres ! (…) le sculpteur a voulu lui faire traduire à la fois l’allégresse de la Nativité et la douleur prévue du Calvaire ».

C’est auprès de cette Vierge que, durant les vêpres de Noël 1886, Claudel a reçu l’illumination de la foi, foi qui a irrigué son œuvre à venir.

III – Voyons enfin comment les écrivains inscrivent Notre-Dame dans l’Histoire

Le génie de Hugo est d’avoir redonné à Notre-Dame son humanité, à travers la galerie de personnages qui l’habitent ou la fréquentent, personnages appartenant à des catégories sociales diverses, Esmeralda la petite bohémienne, Quasimodo le sonneur de cloches, Gringoire le poète, l’archidiacre Claude Frollo. Il l’a rendue familière.

Mais là où Hugo manifeste le plus son talent, c’est lorsqu’il associe, voire identifie, le monstre de pierre qu’est Notre-Dame au monstre de chair qu’est Quasimodo. Il réalise le miracle que seuls les poètes peuvent accomplir : réconcilier la laideur et la beauté, le prosaïque et le poétique, le trivial et le noble et faire en sorte que Notre-Dame soit la Dame de tous et de chacun, « aimante » comme l’écrit Aragon.

Adrien Goetz compose immédiatement après le désastre, un magnifique tombeau à la cathédrale blessée auquel il donne pour titre « Notre-Dame de l’humanité ».

Par ailleurs, Hugo développe dans le livre troisième de Notre-Dame de Paris sa pensée sur l’évolution de la cathédrale dans le temps. Rappelons qu’il écrit Notre-Dame de Paris en 1830 –31 et, avec l’emphase que nous lui connaissons, il résume et classifie les causes des lésions que le monument a subies : d’abord le temps, ensuite les révolutions politiques et religieuses et enfin les modes qui - selon lui - ont fait plus de mal que les révolutions.

Dans un langage imagé, il confirme son analyse : « rides et verrues à l’épiderme, c’est l’oeuvre du temps, brutalités, contusions, fractures c’est l’oeuvre des révolutions, mutilations, amputations, dislocation de la membrure, restaurations, c’est le travail grec, romain et barbare des professeurs ». Sa critique n’a pas de limite quand il s’en prend à la « nuée des architectes d’école » assujettis aux modes.

On sait que véhémence, démesure, binarité sont propres à la pensée de Hugo dont la vérité apparaît dans la fiction, prose ou poésie. Il a écrit que la Cathédrale n’est plus romane et pas encore gothique ; Hugo n’est pas un historien de l’art mais il n’en demeure pas moins que, comme le dit Adrien Goetz « Grâce à (lui), la Cathédrale est un chef d’oeuvre du XIIe et un chef d’oeuvre du XIXe ; elle est gothique et romantique ».

Hugo avait commencé l’écriture de Notre-Dame de Paris depuis six mois lorsque Guizot, alors ministre de l’intérieur, créa, le 25 novembre 1830, un poste d’inspecteur général des monuments historiques. Dégradée et pillée sous la Révolution, menacée d’être détruite après avoir été entrepôt à vin et sauvée in extremis, défigurée encore un peu plus à l’occasion du sacre, en 1804, pillée encore durant les Trois Glorieuses, sa restauration était extrêmement urgente. La décision de Guizot et la publication du roman en 1831, en suscitant un mouvement en faveur des monuments médiévaux la permirent. Elle commencera en 1845 et nous savons le rôle que jouèrent Lassus et Viollet-le-Duc.

***

Dans « Les anges et les faucons » de Patrick Grainville, le narrateur qui est entré dans Notre-Dame dit : « enfin j’étais au centre, j’étais ancré ».

Etre à l’intérieur de Notre-Dame c’est exactement cela ; être à la croisée de l’eau de la Seine et du feu du soleil, du matériel et du spirituel, de l’éphémère et de l’éternel…

Pour Péguy, la Cathédrale réalise l’union des contraires :

« A celle qui est infiniment riche
Parce qu’elle est infiniment pauvre
 
A celle qui est infiniment touchante
Parce qu’aussi elle est infiniment touchée »

Notre-Dame est un livre écrit pour tous et pour toujours, elle est une « sentinelle du mystère », selon la belle expression de Sylvain Tesson, « une présence ». Aujourd’hui infirme, nous l’aimons d’autant plus.

Que cette blessure infligée à Notre-Dame, « infiniment jeune, infiniment mère » comme l’écrit Péguy, et notre compassion à son égard nous incitent à la sagesse dans les soins que nous devons lui porter ! La littérature où s’épanouit librement la puissance et l’intimité du songe, constitue une digue contre les modes, les lieux communs, les vanités et les simplifications. Elle pourra nous y aider. C’est, en tout cas, le vœu que nous formons.

Communication de Christian PATTYN

La cathédrale Notre-Dame de Paris lieu d’accueil pour des événements historiques par Christian Pattyn

Au début de cette intervention je tiens à rendre un hommage tout particulier à Maurice Duvanel sans qui je ne serais pas parmi vous aujourd’hui. Nous regrettons tous son absence et souhaitons ardemment qu’il se rétablisse.

En accord avec votre Président il m’a a été demandé de vous parler de la cathédrale Notre-Dame de Paris comme lieu d’événements historiques, ceci en vingt minutes. Loin d’être exhaustif, mon propos se bornera à vous montrer l’extrême diversité des événements qui se sont déroulés dans notre Cathédrale.

Au préalable je rappellerai que Notre-Dame est un monument historique, c’est à dire un édifice qui a une vie propre et qui nécessite de la part de tous ses responsables entretien, restaurations et une vigilance sans défaillance.,
Je me souviens d’un ministre qui, voyant des chantiers sur le château de Versailles, me demandait quand on en aurait fini avec les travaux de restauration. Je lui répondis : jamais !

Deuxième réflexion : la cathédrale est avant tout un lieu de culte. Les principaux événements qui se déroulent dans ses murs sont donc des célébrations religieuses du culte catholique. Les grandes fêtes comme Noël, Pâques attirent dans ses murs une foule de fidèles. Les sermons du carême également.
Les événements historiques dont je vais vous parler ont un caractère exceptionnel. La plupart d’entre eux comprennent une dimension religieuse, même si elle est parfois assez secondaire.

Cela va vous surprendre, je vais commencer par la première réunion des Etats généraux du Royaume. En 1302, Philippe le Bel réunit les trois ordres : clergé, noblesse et tiers-état pour affirmer sa pleine souveraineté sur le royaume en dépit des prétentions du pape Boniface VIII à exercer certains pouvoirs dans le domaine temporel. Le choix de Notre-Dame pour tenir cette première séance est évidemment un choix politique. Plusieurs des séances ultérieures de ces Etats Généraux se tiendront au Louvre.
Le clergé, après quelques hésitations, décida de joindre son vote à celui des deux autres ordres. C’est l’origine du gallicanisme.
En 1431 eut lieu le seul sacre d’un Roi, celui d’Henri VI. Il avait neuf ans. Il était fils d’Henri V, roi d’Angleterre, et de Catherine de Valois ;il était donc le petit-fils de Charles VI et d’Isabeau de Bavière. Par le traité de Troyes il avait été décidé qu’à la mort de Charles VI, Henri V deviendrait Roi de France (union personnelle des deux couronnes). Il y avait alors deux rois en France : Charles VII, sacré à Reims en 1429, et Henri V. S’il y avait deux rois, en réalité le peuple boutait les anglais hors du sol de notre territoire depuis que Jeanne d’Arc avait redonné sa légitimité à Charles VII. La guerre de Cent Ans allait prendre fin.

C’est aussi dans Notre-Dame qu’eut lieu, sur la demande d’Isabelle Romée, mère de Jeanne d’Arc, et de Pierre d’Arc, son frère, la première réunion du tribunal chargé de procéder à l’annulation de la sentence qui avait condamné Jeanne d’Arc à être brûlée vive comme hérétique et relapse. Charles VII, qui n’avait pas fait preuve d’un grand zèle pour sauver Jeanne, avait intérêt à cette annulation car devoir sa couronne à une hérétique et relapse n’était pas très digne.

Pour éviter d’avoir à demander au Pape l’ouverture de ce second procès, il avait été décidé de faire intervenir les parents de Jeanne. Une foule immense les accueillit dans la cathédrale lorsqu’ils vinrent apporter l’autorisation pontificale. Devant cette affluence les juges décidèrent que les séances suivantes auraient lieu dans la sacristie. Il s’agissait d’annuler le premier jugement mais il ne fallait surtout pas condamner ceux qui avaient participé à ce jugement pour le compte des anglais, d’autant plus que plusieurs juges de ce second procès avaient participé au premier.

Parmi les mariages célébrés à Notre Dame, le plus célèbre est probablement celui d’Henri III de Navarre et de Marguerite de Valois, sœur du Roi de France, le 18 Août 1572, mariage de sinistre mémoire. Jean-Pierre Babelon, dans l’ouvrage remarquable qu’il a consacré à Henri IV, intitule « Les noces de sang » le chapitre consacré à ce mariage. Le futur Henri IV, Roi de France et de Navarre, avait perdu sa mère Jeanne d’Albret le neuf juin. Marguerite de Valois faisait un mariage de raison et avait beaucoup pleuré avant de se résigner à la volonté de sa mère.
Le consentement des époux fut donné devant la foule, sur le parvis où une tribune avait été dressée. Le futur Henri IV n’assista pas à la cérémonie religieuse qui suivit et qui dura quatre heures .Il était à cette époque protestant.

Quelques jours après, lors de la fête de saint Barthélémy, eut lieu le massacre de la plupart des protestants qui étaient venus à Paris participer au mariage.

De tous les événements historiques qui se sont déroulés dans la cathédrale, c’est probablement le sacre de Napoléon et le couronnement de sa femme Joséphine de Beauharnais le 2 décembre 1804 ,en présence du pape Pie VI, qui est le plus connu. On avait hésité entre plusieurs lieux et, notamment, il avait été envisagé de procéder à ce couronnement à Aix-la-Chapelle pour souligner l’image de Napoléon nouveau Charlemagne. L’endroit n’est pas très vaste, sa position géographique pas évidente. Charlemagne avait été couronné par le pape à Rome.

L’empereur des français le serait à Paris en présence du pape.

En fait, la cérémonie se déroula en deux phases, au pied de l’autel pour le sacre, sur une tribune placée au revers de la façade occidentale pour la prestation de serment. Napoléon jurait d’être fidèle aux idéaux de la République.
Comme dans la Rome antique, l’Empire était censé succéder à la République.

L’immense tableau de David, qui se trouve au Louvre et dont une réplique se trouve au château de Versailles, a popularisé ce sacre,tout en prenant quelques libertés avec la vérité historique. A la demande pressante de l’Empereur, sa mère, Laetitia Ramolino, trône dans la tribune située au-dessus de lui alors qu’elle avait décidé de ne pas y participer. David a donné à Joséphine un visage de jeune fille, ce qu’elle n’était plus à cette date . Surtout, au-dessus de la tribune où trône la mère de Napoléon, David s’est représenté avec sa famille et les membres de son atelier, alors que pour prendre les croquis de la cérémonie il s’était évidemment placé en face, au Sud.
La coutume de prononcer un Te Deum d’actions de grâce à l’occasion des victoires dans Notre Dame est ancienne. Chaque victoire de Louis XIV a fait l’objet d’un Te Deum. Si, lors de la libération de Paris en Août 1944 ce fut un Magnificat qui fut chanté en présence du Général de Gaulle, en Mai 1945 ce fut par un Te Deum que fut célébrée la fin de la seconde guerre mondiale.
Parmi les nombreuses cérémonies religieuses qui se sont déroulées dans Notre Dame à l’occasion du décès de grands hommes, j’en citerai particulièrement deux.
La première, à laquelle j’ai assisté, fut celle en l’honneur du Maréchal Leclerc de Hauteclocque le 8 décembre 1947. Pour ceux qui ne l’ont pas vécu, il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’émotion du peuple parisien lors du décès de celui qui apparaissait comme le libérateur de la capitale. Pour ceux qui, comme moi, avaient dix ans à cette époque, Leclerc était l’image même du héros.
Le Général de Gaulle était un géant qui avait su maintenir l’honneur de la patrie au cours de la seconde guerre mondiale et organiser la participation des français à sa libération. Sa stature internationale était telle que la plupart des chefs d’Etat et de gouvernement assistèrent à la cérémonie religieuse qui fut célébrée à sa mémoire dans la Cathédrale le 12 Novembre 1970.
Je rappelle qu’il y eut également des cérémonies pour Georges Pompidou et François Mitterrand. S’il n’y avait pas eu cet horrible incendie, il est évident que ce n’est pas à Saint- Sulpice mais à Notre-Dame que les français et la communauté internationale auraient rendu hommage à Jacques Chirac
On dit souvent en Italie que la Fenice appartient aux vénitiens et la Scala au monde, pour ma part je conclurai en disant que Notre-Dame de Paris appartient aussi bien aux parisiens qu’au monde.

Communication de Jean-Pierre ARRIGNON

Par Jean-Pierre Arrignon

Monsieur le Chancelier, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, chers amis,

Je tiens tout d’abord à remercier chaleureusement le Président Denis Fadda de m’avoir offert l’opportunité de présenter quelques réflexions que m’ont inspirées ce terrible incendie qui a ravagé quinze heures durant la cathédrale de Notre-Dame de Paris, les 15 et 16 avril 2019, suscitant un rare et exceptionnel mouvement de solidarité universelle.

Notre-Dame de Paris est en effet un symbole d’une dimension particulière : symbole d’une foi triomphante , symbole de la dynastie capétienne et symbole universel.

Notre-Dame de Paris, symbole de la Foi triomphante

Une des images que nous avons tous en mémoire est cette Croix dorée du maître-autel illuminée par les flammes de l’incendie , encadrée des statues de Louis XIII et de son fils Louis XIV. Louis XIII décida de consacrer le royaume de France à Notre-Dame, en reconnaissance de la grossesse de sa femme, Anne d’Autriche, qui lui donna un fils, Louis XIV. Ce « vœu de Louis XIII  » fut signé par le roi Louis XIII le 10 février 1638 en son château de Saint-Germain-en-Laye. Ce vœu instaura les processions du 15 août. Il obligeait toutes les églises de France à consacrer une chapelle principale à la Reine des Cieux. Notre-Dame symbolisait le rapport particulier de la France à la Vierge. Pourtant, en voyant l’image fulgurante de cette Croix illuminée par les flammes, je revivais la « vision de Constantin » décrite avec précision par Eusèbe de Césarée[[Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, Vie de Constantin, chapitre XXVIII à XXX.

En plein midi, Constantin vit une croix illuminée par le soleil avec cette inscription « touto nika »/Par ce signe tu vaincras ». Ce signe lui apparut lors de la bataille du Pont Milvius qui l’opposait à son collègue oriental, Maxence, près de Rome, le 28 octobre 312. La victoire de Constantin ouvre une nouvelle ère pour l’empire romain : celui de la loi chrétienne.

L’incendie de Notre-Dame de Paris qui illumine la Croix du maître-autel semble annoncer que dans notre monde largement dé-spiritualisé, la Croix victorieuse et vivifiante reste l’espérance du monde !

Notre-Dame de Paris est le lieu de la manifestation et de la présence divine. C’est sous le célèbre pilier que Paul Claudel reconnut son appel : « En un instant mon cœur fut touché et je crus ». Il avait 18 ans et se tenait à côté de la statue de la Vierge du Pilier, priée pour le vocable N-D. de Paris. Il conclut : « Je n’ai rien à offrir et rien à demander, je viens seulement ,Mère, pour Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela, que je suis votre fils et que vous êtes là » .

Notre-Dame de Paris, une église dynastique

Quelques rappels historiques :

Le 25 juillet 1137, Louis VII concède un mariage morganatique avec Aliénor d’Aquitaine. Louis VII est couronné duc d’Aquitaine à Poitiers le 8 août 1137. Aliénor d’Aquitaine apporte en dot à Louis VII l’équivalent de 19 départements : Guyenne, Gascogne, Poitou, Limousin, Angoumois, Saintonge et Périgord. Une seule restriction avait été introduite lors du mariage : le duché n’entrait dans le royaume de France que par l’union personnelle et le duché ne revenait à la couronne de France qu’à la génération suivante.

En 1147, les deux époux répondent à l’appel de la deuxième croisade prêchée par Bernard de Clairvaux pour se repentir du massacre des habitants du village de Vitry-le-Brûlé. Le pape Eugène III approuve cette croisade à laquelle prend part aussi l’empereur Conrad II. Louis VII poursuit sa route jusqu’à Jérusalem. Le refus de Louis VII d’aider Raymond de Poitiers à tenir Antioche et sa décision de poursuivre sa route jusqu’à Jérusalem qu’il atteint en 1148, précipite la rupture entre les époux, rupture qui est consommée en dépit des efforts de Suger et du Pape. Le concile de Beaugency annule le mariage . Aliénor reprend sa dot et le 18 mai 1152, elle épouse le comte d’Anjou, duc de Normandie, Henri Plantagenêt, couronné roi d’Angleterre en 1154. Aliénor offre sa dot au roi d’Angleterre. Le royaume d’Angleterre s’étend désormais de l’Ecosse au Pays basque, ouvrant une longue période de conflits entre les deux royaumes : le Capétien et le Plantagenêt.

C’est dans ce contexte que Notre-Dame de Paris devient un symbole dynastique. Maurice, évêque de Sully (1105-112) est promu évêque de Paris le 12 octobre 1160. Sitôt promu, ce serf dont la compétence unanimement reconnue en fait un condisciple de Suger et de Louis VII, décide d’édifier un nouveau sanctuaire en remplacement de l’église Saint-Etienne. Le nouvel édifice s’inscrit dans la théologie de la lumière portée par son ami Suger. Ainsi se développe l’opus francigenum, rebaptisé à la Renaissance par les artistes italiens notamment l’architecte Le Filarète (1400-1469), en art gothique, c’est-à-dire barbare et grossier. La construction commence en 1163 et s’achève en 1345. L’ami de Suger et de Louis VII veut doter Paris d’une cathédrale digne de la capitale capétienne en plein essor démographique et en difficulté politique suite au mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec le roi d’Angleterre Henri II Plantagenet. Notre-Dame de Paris devient alors l’une des plus grandes d’Occident. Elle accueille en 1239 la Sainte Couronne, épargnée par l’incendie ! Dès lors Notre-Dame de Paris est le symbole de la chrétienté médiévale dans l’héritage de saint Louis. En ce sens, Paris supplante Rome ! Elle tient une place particulière dans la vie politique et religieuse du pays. : c’est à Notre -Dame de Paris que se tinrent les premiers Etats généraux de la monarchie capétienne convoqués par Philippe le Bel en 1302-1303, premier pas vers le gallicanisme.

Dans le même temps, dans la capitale du duché d’Aquitaine, Aliénor d’Aquitaine et Henri II Plantagenêt lancent la construction de la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers (1160-1379) dont l’architectonique est en tous points l’opposée de celle de Notre-Dame de Paris : pas d’arcs boutants, chevet plat ouvert en face de la travée centrale par le célèbre vitrail de la Crucifixion, (XIIe-XIIIe s) sur bois rouge, l’un des plus beaux vitraux de cette époque. C’est l’apogée de l’art angevin. Chaque dynastie a désormais son édifice religieux symbolique pour rassembler autour du pouvoir chrétien les populations de chacun des royaumes.

Notre-Dame de Paris, église universelle

Cette dimension symbolique prend une valeur universelle à l’occasion des batailles de Kossovo polje, le 15 juin 1389. Face à la poussée des Turcs ottomans dans les Balkans, la résistance des orthodoxes s’organise et remporte des succès signifiants. C’est dans ce contexte que l’armée serbe composée du prince Lazar Hrebeljanovič , des contingents du roi de Bosnie Tvrtko 1e , ainsi que de contingents Hongrois, Valaques et Croates va affronter l’armée ottomane de Murad.

Cette bataille est importante pour les Turcs qui selon les nationalistes en tirent l’origine de leur drapeau national. L’armée ottomane était elle aussi formée des contingents des pays vassaux chrétiens parmi lesquels le célèbre héros de la pesma/ Chanson populaire serbe, Marko Kraljevič. Le combat fut extrêmement violent ; il dura toute la journée. Il fut sanglant et indécis. C’est dans cette phase finale que les récits épiques serbes rapportent comment Miloš Obilč, parvint à pénétrer sous la tente du sultan Murad et à l’assassiner. Les troupes ottomanes se retirèrent du champ de bataille . Le roi de Croatie Tvrtko 1e croyant la victoire acquise annonça à la chrétienté occidentale la victoire des chrétiens sur les musulmans et fit célébrer un Te Deum à Notre-Dame de Paris, en présence du roi de France Charles VI. Notre-Dame de Paris supplantait Rome comme capitale de la chrétienté . Elle s’affirmait comme église universelle ,celle où était conservée la Sainte couronne et près de laquelle rayonnait la théologie de l’université de la Sorbonne et de saint Thomas d’Aquin (1225-1274).

C’est ce symbole qui a ému le monde entier lors du terrible incendie des 15-16 avril 2019 et suscité ce large courant de solidarité pour sa restauration.

Communication de Pierre MABIRE

Colloque « Notre-Dame de Paris 15 avril 2019 : réflexions »

Le temps des compagnons de métiers

Par Pierre Mabire

Président de la Délégation de La Renaissance Française de l’Oise

« Ce colloque étant celui de la confrontation de réflexions divergentes ou convergentes, je propose une autre vision différente de celles qui ont été proposées ici.

Les cathédrales ogivales élevées durant la période médiévale ne doivent rien à une inspiration divine, mais sont à jamais œuvres humaines.

Ces cathédrales sont l’expression d’une erreur née de la méconnaissance par l’Eglise de Rome des lois de l’univers et de notre système cosmique.

IL faut pour cela se reporter à cette époque des 12è et 13è siècles.

Le principe émis par l’autorité chrétienne romaine est celui du GEOCENTRISME selon lequel la Terre est plate, coiffée d’une voute céleste – porte du royaume de Dieu et du paradis céleste. Le sous-sol est le règne du mal et d’êtres échappant à la Lumière. Ce monde souterrain est celui des rats, des serpents, de tout ce qui rampe au sol, et plus profondément encore le domaine des Enfers et de Satan.

Cette vision du cosmos est celle du philosophe grec Aristote empruntée par le très influent Thomas d’Aquin dont les thèses pèseront singulièrement sur le futur Concile de Trente (1542-1563) et sur l’Eglise catholique tout entière jusqu’à la tenue du Concile Vatican 2 (1962 – 1965). Il faudra attendre quatre siècle pour corriger des aspects essentiels d’une liturgie eucharistique née de la Contre-réforme..

LA TRANSCENDANCE DE DIEU

Au Moyen-âge, la relation Dieu / Hommes est verticale, transcendantale.

L’humanité est soumise à l’autorité de Dieu qui répand sur Terre ses grâces ou manifeste sa colère par des épidémies ravageuses ou des phénomènes météorologiques tels que sécheresses, inondations, séismes, qui détruisent ou affament les populations.

Vue d’en bas, le rapport des hommes avec Dieu est celui de la crainte, de la peur.

Dans les familles, la mortalité infantile est considérable. Pour avoir un enfant à la vie durable, les femmes doivent en mettre trois ou quatre au monde. La mort est engendrée par la malnutrition, la méconnaissance des sources d’infection, ou encore des hivers rigoureux qui font des ravages dans les berceaux.

L’Eglise institutionnelle ne manque pas d’exploiter cette crainte et cette peur en faisant peser sur les épaules de l’humanité les malheurs qui déciment les populations, comme par exemple les épidémies de peste ou de choléra.

Pour obtenir des grâces, l’Eglise invite ses fidèles à des processions, pèlerinages au cours desquels les saints du paradis sont sollicités pour intercéder en leur nom auprès de Dieu.

A cette fin, le culte des reliques prendra une dimension considérable. Les quêtes effectuées lors de ces vastes rassemblements populaires emplissent la cassette de diocèses déjà très riches grâce à leurs possessions terrestres - terres agricoles, moulins, fours à pain, ponts, rivières, dont l’utilisation est source de revenus importants.

Ainsi, par exemple, à Amiens la relique de Saint Jean-Baptiste, ramenée sur place par les croisés picards à l’issue de la Quatrième croisade au cours de laquelle la ville de Constantinople fut mise à sac, fut un véritable capital mis à profit pour financer à partir de 1220 la construction d’une cathédrale de style ogival. Un demi-siècle seulement suffit à l’achèvement du gros œuvre de la plus vaste de toutes les cathédrales médiévales de France (deux fois le volume de Notre-Dame de Paris).

UN PEUPLE ILLETTRE, IGNORANT LES ECRITURES SAINTES

Autre particularité de l’époque médiévale, l’illettrisme généralisé des populations et la méconnaissance totale des écrits bibliques.

Dès qu’ils en ont la force, les enfants sont envoyés aux travaux des champs dès l’âge de 5 ou 6 ans. Seules les élites ont accès au savoir lire, écrire et compter.

En outre, l’Eglise interdit à quiconque de posséder une bible, et moins encore d’interpréter les textes sacrés selon la propre perception de chacun, sous peine d’excommunication.

La seule connaissance que les Chrétiens de l’Eglise romaine ont de Dieu, c’est par l’enseignement des prêtres qui en réfèrent à la doctrine vaticane et à ses dogmes – vérités révélées.

La liturgie traduit dans sa gestuelle la relation verticale, transcendantale de Dieu avec le reste de la création.

Durant l’office eucharistique, le prêtre est tourné vers l’Est, la Jérusalem céleste, et fait dos au peuple rassemblé dans la nef.

UN PEUPLE TERRIFIE

Avec l’art ogival, les épiscopes vont trouver le moyen de construire de nouveaux temples d’une hauteur inégalée, surmontés de flèche se rapprochant de la voûte céleste.

A l’inverse des cathédrales romanes, les cathédrales de style ogival vont pouvoir recevoir la lumière du ciel par de hautes baies vitrées.

Cierges allumés, encens font monter la prière vers Dieu et les saints du paradis afin que la Providence accorde ses bienfaits ou protège des tourments de l’Enfer l’âme des êtres chers disparus.

La pratique des indulgences, consistant notamment à faire des dons à l’Eglise, rapporte également beaucoup d’argent car beaucoup espèrent trouver la paix éternelle après leur trépas, et à l’issue d’une vie de dur labeur et de douleurs.

Pour les populations illettrées, l’enseignement de l’Eglise médiévale est gravé au fronton des églises.

C’est le cas à Amiens. Le tympan du portail central montre de façon explicite, à la manière d’une bande dessinée d’aujourd’hui, le sort réservé aux justes et aux damnés lorsque viendra la fin des temps.

Sortant des tombeaux, les défunts comparaissent devant l’archange Saint-Michel muni d’une balance pour peser les âmes. Selon le poids des péchés, les plateaux peuvent pencher du côté du salut, ou inversement du côté de la gueule du Léviathan vers lesquels les damnés sont précipités pour être engloutis et anéantis dans un enfer éternel.

Cette vision apocalyptique de la fin des temps et de toute vie humaine sur Terre est terrifiante.

Elle incite le peuple à se tourner vers le Dieu du Ciel et à contribuer à la construction des cathédrales ogivale dans lesquelles la Lumière de Dieu entre en abondance de l’aube à la tombée de la nuit, et emporte vers le Très-Haut et les saints du paradis céleste la prière des vivants.

Cette doctrine de l’Eglise du GEOCENTRISME ne tardera plus devenir source de division et de rupture.

Au XVIè siècle l’excommunication de Martin Luther, son bannissement de l’Empire par Charles Quint, entraînent vers l’idée de Réforme de nombreux baptisés (issus de l’élite sociale détentrice du savoir) qui, comme lui, se déclarent convaincus par le témoignage de l’Écriture et s’estiment soumis à l’autorité de la Bible et de sa conscience plutôt qu’à celle de la hiérarchie ecclésiastique.

IL demeure toutefois que les cathédrales ogivales sont là, pointant vers la voûte céleste selon la doctrine erronée du GEOCENTRISME, en contradiction avec les paroles du Christ « Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu 18.20).

Il faudra attendre le Concile Vatican 2, au vingtième siècle, pour que la liturgie prenne acte de ces paroles et rassemble les fidèles et l’officiant autour d’un même cercle. Désormais, le prêtre consacre l’hostie en étant tourné vers le peuple.

Les autels du sacrifice eucharistique sont maintenant installés à la croisée du transept, sans séparation entre l’officiant et les fidèles, comme à Notre-Dame de Paris ou à Notre-Dame d’Amiens.

LES COMPAGNONS AU SERVICE DES MAITRES D’OUVRAGE

Les compagnons bâtisseurs de cathédrales des 11è et 12 siècles furent les exécutants des maîtres d’ouvrage – les évêques et leurs chapitres – et des maîtres d’œuvre – les architectes soucieux de répondre à la demande de leurs commanditaires.

Face à la demande croissante des évêchés et à l’exigence de disposer d’une main d’œuvre très hautement qualifiée, les compagnons et diverses corporation du Bâtiment (tailleurs de pierre, charpentiers, maçon, couvreuses, etc.), réalisèrent qu’ils constituaient une force sociale capable d’imposer des conditions de travail et de salaire conformes à certaines de leurs revendications.

Lorsque les employeurs refusaient d’accéder à leurs demandes, des mots d’ordre pouvaient être passés au sein des corporations compagnonniques pour que la main d’œuvre déserte les chantiers en litige.

Aussi, des édits royaux furent publiés interdisant aux compagnons bâtisseurs de se réunir, de s’assembler et de « cabaler » (Edit de Villers-Cotterêts de François 1er), sous peine de prison et de lourdes amendes.

Cela n’empêcha pas les compagnons de continuer à se rassembler à leurs risques et périls, sous le sceau du secret, dans des lieux connus d’eux seuls, accessibles aux initiés selon un mot de passe.

LES VALEURS DU COMPAGNONNAGE

Les origines d’un compagnonnage structuré par corporations sont méconnues car ce mouvement et ses valeurs se transmettaient par la voie orale.

Il n’existe aucun document ou témoignage écrit – à l’exception du carnet de Villard de Honnecourt sur le tracé architectural – de l’époque médiévale.

Selon certaines légendes compagnonniques, les origines remonteraient à la construction du temple de Salomon, voire à la construction des pyramides d’Egypte.

Selon certains rituels contemporains au sein des ateliers et cayennes compagnonniques, les assemblées se tiennent sous le regard de Maitre Jacques et de Maître Soubise, mythiques maîtres d’œuvre d’une antiquité idéalisée.

Il reste que le compagnonnage contemporain a conservé les valeurs initiales des compagnons bâtisseurs de cathédrales : excellence dans l’exercice du métier, excellence dans la vie où probité, honnêteté, respect, solidarité sont des qualités majeures.

Le chef d’œuvre, dans le métier comme dans la vie de tous les jours, reste la marque indélébile du compagnonnage.

NOTRE-DAME DE PARIS : CE QU’EN DISENT DES COMPAGNONS

Concernant la reconstruction de Notre-Dame de Paris, il ne fait aucun doute que les compagnons seront au rendez-vous de l’Histoire pour répondre à la demande du maître d’ouvrage – à savoir l’Etat, propriétaire du monument.

Il n’empêche que ces hommes de métier, forts du savoir des anciens comme de leur propre expérience, seront toujours de bon conseil.

Si la remise en état de Notre-Dame de Paris dans un délai de cinq ans – selon les propos du Président de la République – a fait réagir négativement dans certains cercles d’experts, la parole de compagnons s’élève aujourd’hui au-dessus du brouhaha général pour dire « oui » au rendez-vous de 2024 pour une cathédrale rénovée dans le respect de son aspect extérieur avant incendie.

Les moyens de construction d’aujourd’hui n’ont plus rien de commun avec ceux du Moyen-âge.

S’il faut reconstituer la « forêt » de Notre-Dame de Paris et la flèche de l’édifice, tous les arbres nécessaires sont déjà disponibles. L’équarrissage des grumes, leur transport, leur taille aux bonnes dimensions, leur transport et leur assemblage se fera par des moyens mécaniques puissants et des outils numérisés travaillant au millimètre près dans des délais record.

Il ne faut pas perdre de vue l’actuelle flèche de Notre-Dame d’Amiens, fut élevée au 16è siècle en cinq ans seulement, en remplacement d’une précédente flèche entièrement détruite par le feu de la foudre.

Et ce, avec des techniques ancestrales de coupe des arbres à la force humaine, de transport des grumes à la force animale, d’équarrissage et d’assemblage avec des outils manuels, d’élévation avec la force musculaire.

OSER DES MATERIAUX NOUVEAUX

Mais faudra-t-il reconstituer la forêt, ou bien se tourner vers des matériaux bien plus légers et tout aussi résistants aux variations climatiques ?

Je vous renvoie à l’interview donnée par Maurice Duvanel, compagnons couvreur, se faisant porte-parole d’une majorité de compagnons qu’il côtoie ou qu’il a lui-même formés.

Selon lui, tous s’accordent à dire que Notre-Dame de Paris ne peut plus supporter de lourdes charges tant les structures basses ont été affaiblies par le temps et par l’incendie.

Pour la charpente comme pour la flèche, il suggère des structures en titane, une couverture en cuivre patiné à la plombagine. Des matériaux nouveaux assemblés dans le respect de la silhouette de Notre-Dame de Paris avant l’incendie du 11 avril 2019.
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INTERVIEW D’UN COMPAGNON BÂTISSEUR

Notre-Dame de Paris

Maurice Duvanel : « Réunir modernité des techniques et respect du monument »

Le président de la délégation de la Somme de la Renaissance Française, Maurice Duvanel, ancien compagnon couvreur et chef de chantier, propose un avis autorisé sur le futur chantier de la cathédrale de Paris, à l’écart d’un conservatisme qui se réduirait aux techniques médiévales.

« Cinq ans pour restaurer Notre-Dame de Paris ». L’objectif fixé par le Président de la République ne manque pas de faire débat. Des pétitions circulent sur Internet « pour une reconstruction à l’identique », tandis que fleurissent des esquisses dotant la cathédrale de Paris d’une flèche et d’une toiture aux formes les plus variées, dans des matériaux contemporains se démarquant fortement de l’architecture médiévale.

Si la question des délais a valu 1170 signatures de spécialistes et hauts fonctionnaires du ministère de la Culture et de la Communication dans les colonnes du Figaro, celle du « geste architectural » évoquée par le chef de l’Etat vaut une avalanche de prises de position de partisans d’une restauration « à l’identique », comme de partisans d’une restauration empruntant au 21è siècle certaines de ses technologies pour les mettre au service d’un édifice fragilisé par l’incendie du 15 avril 2019.

2000 chênes prêts à être coupés

S’il fallait reconstituer la charpente et la flèche de Notre-Dame qui furent dévorées par les flammes, les quelque 1600 chênes nécessaires ne manqueront pas, ainsi que l’assure le Président de la Propriété Forestière, M. Antoine d’Amécourt, dont les adhérents veulent faire don d’autant d’arbres que nécessaire.

« Rien que dans la forêt de Vibraye-en-Sarthe, on dénombre 2000 hectares de chênes. Le prélèvement d’un chêne par hectare ne serait même pas visible [ndlr : dans ce massif forestier]. On trouve davantage de chênes en France aptes à la construction qu’au 12è et 13è siècle », assurait-il au lendemain de l’incendie, dans les colonnes du quotidien Ouest-France.

Un monument historique n’est pas figé dans le temps

Il reste que Notre-Dame de Paris n’est pas le premier monument classé à avoir subi de lourds dommages. Notre-Dame de Reims, bombardée en septembre 1914, St-Pierre de Nantes dont les combles furent ravagés par le feu en 1972, Notre-Dame de Saint-Lô détruite par les bombardements alliés de 1944 : toutes furent relevées et restaurées grâce à l’emploi de matériaux du 20e siècle (le béton) en remplacement des charpentes en chêne.

« Le béton, c’est pratique, résistant, ça ne brûle pas et c’est très répandu à l’époque », commente M. Robert Dlaizeau, conservateur des musées de Saint-Lô, à propos du relèvement de l’église de Saint-Lô, ville affligée du titre de « capitale de ruines de la Seconde guerre mondiale ». Il poursuit ainsi : « Un monument historique n’est pas figé dans le temps. Il peut être remanié, détruit, reconstruit. Chaque époque apporte son regard, ses techniques, et pour le 20ème siècle, c’est le béton ».

« La pierre a terriblement souffert »

Ancien compagnon couvreur, chef de chantier, ancien professeur de couverture au Lycée du Bâtiment L’Acheuléen à Amiens, président de la délégation de la Somme de La Renaissance Française, totalisant quarante-sept années au service du patrimoine monumental, Maurice Duvanel se garde de tout conservatisme à propos des chantiers de restauration, qu’ils soient de Notre-Dame de Paris ou d’ailleurs. Voici ses réponses à nos questions :

La Renaissance Française : Selon vous, faut-il, oui ou non, reconstruire Notre-Dame de Paris comme avant l’incendie du 15 avril 2019 ?

Maurice Duvanel : La charpente et la flèche ne sont pas les seuls éléments à avoir subi le feu. Toutes les voutes de la nef, du transept et du chœur ont été exposées à des températures très élevées qui ont endommagé la pierre. Des croisées d’ogive se sont effondrées. Les chapiteaux des piliers qui supportent le poids de la charpente ont également beaucoup souffert.

Je doute très sincèrement que le remplacement des pierres redonnera à Notre-Dame toute sa rigidité. C’est de cela dont il faut tenir compte en premier avant de signer des pétitions pour réclamer un retour à l’identique.

La Renaissance Française : Donc, il faudrait oublier la forêt de chênes qui constituait la charpente de la cathédrale de Paris ?

Maurice Duvanel : L’oublier, non, car nous en possédons tous les plans, toutes les photos. Le secret des compagnons du Moyen-âge n’est plus un mystère et nous sommes capables de tout reconstituer au détail près. Mais faire porter à Notre-Dame de Paris des charges considérables, c’est prendre des risques pour un futur plus ou moins proche. Le temps qui passe est l’ennemi de nos monuments historiques attaqués par les intempéries, la pollution de l’air, les vibrations de la circulation et par la rareté des fonds publics pour assurer un parfait entretien au jour le jour.

Pour les cathédrales de Reims et Nantes, par exemple, personne n’a remis en cause l’emploi du béton pour le remplacement des charpentes en chêne. Celle de Paris ne devrait pas faire exception.

« Des matériaux aussi nobles que le chêne peuvent être employés »

La Renaissance Française : Admettez que le béton, ça ne fait pas rêver, surtout s’agissant de Notre-Dame de Paris.

Maurice Duvanel : Savoir qu’une nouvelle charpente de chêne à l’identique sur des structures fragilisées fera inévitablement courir des risques d’effondrement encore plus grands sur l’édifice, ce n’est plus de l’ordre du rêve, mais de celui du cauchemar.
Des matériaux aussi nobles que le chêne peuvent être employés pour la charpente et la flèche : le titane, l’acier inoxydable, par exemple, bien plus légers que le chêne et le plomb dont la masse exerçait des forces considérables sur les partie basses du monument.

Le titane est un métal d’exception. Il est léger, très résistant aux variations de température et à l’oxydation. Ce n’est pas pour rien qu’il est employé en aéronautique ou pour les prothèses humaines. L’utiliser pour Notre-Dame de Paris ne sera pas un sacrilège, mais un progrès technologique.

La Renaissance Française : N’y a-t-il pas le risque de laisser libre court à toutes les originalités sur le dessin de la flèche de remplacement ?

Maurice Duvanel : Que ce soit pour la flèche comme pour la charpente, il ne s’agira pas de prendre Notre-Dame de Paris comme vitrine d’une architecture iconoclaste. La fantaisie moderniste n’a pas sa place sur ce monument classé à l’inventaire mondial de l’UNESCO, image de la France à l’étranger, symbole du Paris de la Libération et du roman de Victor Hugo.

La silhouette de la flèche doit rester la même, dans sa forme comme dans ses proportions.

Les figures ornementales en plomb peuvent être remplacées par des ornements de cuivre patiné à la plombagine, dans la même couleur du plomb.

La Renaissance Française : La couverture qui était en tables de plomb ne peut-elle pas être reconstituée à l’identique ?

Maurice Duvanel : Le plomb ce n’est pas un métal comme les autres. Il est sensible aux changements de température. Les molécules du plomb ne sont pas stables et subissent le phénomène de gravitation terrestre. Elles glissent lentement mais sûrement vers le bas. Une table de plomb de 5 millimètres posée sur le toit de Notre-Dame, n’aura plus les mêmes cotes 50 ans plus tard. La partie haute ne fera plus que 2 millimètres d’épaisseur, et la partie basse 6 ou 7 millimètres, avec entre le haut et le bas des risques de perforation si le plomb contient des impuretés.

L’emploi du cuivre, léger et résistant, est préférable, avec une patine à la plombagine, comme pour les ornements de la flèche.

« Cinq ans, c’est largement suffisant »

La Renaissance Française : Cinq ans pour clore ce chantier, est-ce faisable ?

Maurice Duvanel : Je vous donne un avis de compagnon du bâtiment qui n’est pas seulement le mien, mais celui de restaurateurs, charpentiers, tailleurs de pierre, couvreurs, maçons qui oeuvrent sur les plus grands monuments de France et d’Europe. Cinq ans, c’est largement suffisant ! Nous ne sommes plus au Moyen-âge, ni à l’époque de Viollet-le-Duc où le transport des matériaux, des carrières d’extraction de la pierre ou des forêts jusqu’au chantier se faisait à la traction animale ou humaine.

Lorsque la première flèche de Notre-Dame d’Amiens brûla à cause de la foudre au 16e siècle, cinq ans seulement furent suffisants pour élever sa remplaçante, avec les moyens archaïques de l’époque, de l’abattage des arbres jusqu’à l’assemblage des éléments de charpente et la pose de de la couverture ornementale en plomb.

Aujourd’hui, les opérations de taille, d’équarrissage, de traçage et de coupe. sont effectuées par des machines-outils programmées au millimètre près.

Tout est réalisé en atelier et assemblé sur place avec des moyens de levage qui n’ont plus rien à voir avec ceux des siècles précédents.

La collecte de fonds, proche du milliard d’euros pour Notre-Dame de Paris, fait que le chantier, déjà financé, peut être conduit sans interruption du début à la fin.

Les compagnons sont au service de l’œuvre

La Renaissance Française : N’y a-t-il pas le risque d’un travail bâclé pour satisfaire des délais imposés par le chef de l’Etat ?

Maurice Duvanel : Je ne connais pas un seul compagnon bâtisseur et restaurateur qui bâclerait son travail pour satisfaire une volonté politique. Les compagnons ne travaillent pas pour leur gloire personnelle ou celle d’un chef d’Etat, quelle que soit sa couleur politique. Ils travaillent au service de l’œuvre – en l’occurrence Notre-Dame de Paris.

Ils composent l’élite d’un monde qui échappe aux effets éphémères de la mode. Ils travaillent pour les siècles à venir. Non pas dans les limites d’un conservatisme à courte vue, mais dans une modernité respectueuse de l’histoire des monuments sur lesquels ils travaillent.

Propos recueillis par PIERRE MABIRE

Président de la délégation de la Renaissance Française de l’Oise

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