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Notre-Dame de PARIS : une opinion, interview de Maurice Duvanel Président de la Délégation de La Renaissance Française dans la Somme

NOTRE-DAME DE PARIS - UNE OPINION

Maurice Duvanel : « Réunir modernité des techniques et respect du monument »

Le président de la délégation de la Somme de La Renaissance Française, Maurice Duvanel, ancien compagnon couvreur et chef de chantier, propose un avis autorisé sur le futur chantier de la cathédrale de Paris, à l’écart d’un conservatisme qui se réduirait aux techniques médiévales.

« Cinq ans pour restaurer Notre-Dame de Paris ». L’objectif fixé par le Président de la République ne manque pas de faire débat. Des pétitions circulent sur Internet « pour une reconstruction à l’identique », tandis que fleurissent des esquisses dotant la cathédrale de Paris d’une flèche et d’une toiture aux formes les plus variées, dans des matériaux contemporains se démarquant fortement de l’architecture médiévale.

Si la question des délais a valu 1170 signatures de spécialistes et hauts fonctionnaires du ministère de la Culture et de la Communication dans les colonnes du Figaro, celle du « geste architectural » évoquée par le chef de l’Etat vaut une avalanche de prises de position de partisans d’une restauration « à l’identique », comme de partisans d’une restauration empruntant au 21è siècle certaines de ses technologies pour les mettre au service d’un édifice fragilisé par l’incendie du 15 avril 2019.

2000 chênes prêts à être coupés

S’il fallait reconstituer la charpente et la flèche de Notre-Dame qui furent dévorées par les flammes, les quelque 1600 chênes nécessaires ne manqueront pas, ainsi que l’assure le Président de la Propriété Forestière, M. Antoine d’Amécourt, dont les adhérents veulent faire don d’autant d’arbres que nécessaire.

« Rien que dans la forêt de Vibraye-en-Sarthe, on dénombre 2000 hectares de chênes. Le prélèvement d’un chêne par hectare ne serait même pas visible [ndlr : dans ce massif forestier]. On trouve davantage de chênes en France aptes à la construction qu’au 12è et 13è siècle », assurait-il au lendemain de l’incendie, dans les colonnes du quotidien Ouest-France.

Un monument historique n’est pas figé dans le temps

Il reste que Notre-Dame de Paris n’est pas le premier monument classé à avoir subi de lourds dommages. Notre-Dame de Reims, bombardée en septembre 1914, St-Pierre de Nantes dont les combles furent ravagés par le feu en 1972, Notre-Dame de Saint-Lô détruite par les bombardements alliés de 1944 : toutes furent relevées et restaurées grâce à l’emploi de matériaux du 20e siècle (le béton) en remplacement des charpentes en chêne.

« Le béton, c’est pratique, résistant, ça ne brûle pas et c’est très répandu à l’époque », commente M. Robert Dlaizeau, conservateur des musées de Saint-Lô, à propos du relèvement de l’église de Saint-Lô, ville affligée du titre de « capitale de ruines de la Seconde guerre mondiale ». Il poursuit ainsi : « Un monument historique n’est pas figé dans le temps. Il peut être remanié, détruit, reconstruit. Chaque époque apporte son regard, ses techniques, et pour le 20ème siècle, c’est le béton ».

« La pierre a terriblement souffert »

Ancien compagnon couvreur, chef de chantier, ancien professeur de couverture au Lycée du Bâtiment L’Acheuléen à Amiens, président de la délégation de la Somme de La Renaissance Française, totalisant quarante-sept années au service du patrimoine monumental, Maurice Duvanel se garde de tout conservatisme à propos des chantiers de restauration, qu’ils soient de Notre-Dame de Paris ou d’ailleurs. Voici ses réponses à nos questions :

La Renaissance Française : Selon vous, faut-il, oui ou non, reconstruire Notre-Dame de Paris comme avant l’incendie du 15 avril 2019 ?

Maurice Duvanel : La charpente et la flèche ne sont pas les seuls éléments à avoir subi le feu. Toutes les voutes de la nef, du transept et du chœur ont été exposées à des températures très élevées qui ont endommagé la pierre. Des croisées d’ogive se sont effondrées. Les chapiteaux des piliers qui supportent le poids de la charpente ont également beaucoup souffert.

Je doute très sincèrement que le remplacement des pierres redonnera à Notre-Dame toute sa rigidité. C’est de cela dont il faut tenir compte en premier avant de signer des pétitions pour réclamer un retour à l’identique.

La Renaissance Française : Donc, il faudrait oublier la forêt de chênes qui constituait la charpente de la cathédrale de Paris ?

Maurice Duvanel : L’oublier, non, car nous en possédons tous les plans, toutes les photos. Le secret des compagnons du Moyen-âge n’est plus un mystère et nous sommes capables de tout reconstituer au détail près. Mais faire porter à Notre-Dame de Paris des charges considérables, c’est prendre des risques pour un futur plus ou moins proche. Le temps qui passe est l’ennemi de nos monuments historiques attaqués par les intempéries, la pollution de l’air, les vibrations de la circulation et par la rareté des fonds publics pour assurer un parfait entretien au jour le jour.

Pour les cathédrales de Reims et Nantes, par exemple, personne n’a remis en cause l’emploi du béton pour le remplacement des charpentes en chêne. Celle de Paris ne devrait pas faire exception.

« Des matériaux aussi nobles que le chêne peuvent être employés »

La Renaissance Française : Admettez que le béton, ça ne fait pas rêver, surtout s’agissant de Notre-Dame de Paris.

Maurice Duvanel : Savoir qu’une nouvelle charpente de chêne à l’identique sur des structures fragilisées fera inévitablement courir des risques d’effondrement encore plus grands sur l’édifice, ce n’est plus de l’ordre du rêve, mais de celui du cauchemar.
Des matériaux aussi nobles que le chêne peuvent être employés pour la charpente et la flèche : le titane, l’acier inoxydable, par exemple, bien plus légers que le chêne et le plomb dont la masse exerçait des forces considérables sur les partie basses du monument.

Le titane est un métal d’exception. Il est léger, très résistant aux variations de température et à l’oxydation. Ce n’est pas pour rien qu’il est employé en aéronautique ou pour les prothèses humaines. L’utiliser pour Notre-Dame de Paris ne sera pas un sacrilège, mais un progrès technologique.

La Renaissance Française : N’y a-t-il pas le risque de laisser libre court à toutes les originalités sur le dessin de la flèche de remplacement ?

Maurice Duvanel : Que ce soit pour la flèche comme pour la charpente, il ne s’agira pas de prendre Notre-Dame de Paris comme vitrine d’une architecture iconoclaste. La fantaisie moderniste n’a pas sa place sur ce monument classé à l’inventaire mondial de l’UNESCO, image de la France à l’étranger, symbole du Paris de la Libération et du roman de Victor Hugo.

La silhouette de la flèche doit rester la même, dans sa forme comme dans ses proportions.

Les figures ornementales en plomb peuvent être remplacées par des ornements de cuivre patiné à la plombagine, dans la même couleur du plomb.

La Renaissance Française : La couverture qui était en tables de plomb ne peut-elle pas être reconstituée à l’identique ?

Maurice Duvanel : Le plomb ce n’est pas un métal comme les autres. Il est sensible aux changements de température. Les molécules du plomb ne sont pas stables et subissent le phénomène de gravitation terrestre. Elles glissent lentement mais sûrement vers le bas. Une table de plomb de 5 millimètres posée sur le toit de Notre-Dame, n’aura plus les mêmes cotes 50 ans plus tard. La partie haute ne fera plus que 2 millimètres d’épaisseur, et la partie basse 6 ou 7 millimètres, avec entre le haut et le bas des risques de perforation si le plomb contient des impuretés.

L’emploi du cuivre, léger et résistant, est préférable, avec une patine à la plombagine, comme pour les ornements de la flèche.

« Cinq ans, c’est largement suffisant »

La Renaissance Française : Cinq ans pour clore ce chantier, est-ce faisable ?

Maurice Duvanel : Je vous donne un avis de compagnon du bâtiment qui n’est pas seulement le mien, mais celui de restaurateurs, charpentiers, tailleurs de pierre, couvreurs, maçons qui oeuvrent sur les plus grands monuments de France et d’Europe. Cinq ans, c’est largement suffisant ! Nous ne sommes plus au Moyen-âge, ni à l’époque de Viollet-le-Duc où le transport des matériaux, des carrières d’extraction de la pierre ou des forêts jusqu’au chantier se faisait à la traction animale ou humaine.

Lorsque la première flèche de Notre-Dame d’Amiens brûla à cause de la foudre au 16e siècle, cinq ans seulement furent suffisants pour élever sa remplaçante, avec les moyens archaïques de l’époque, de l’abattage des arbres jusqu’à l’assemblage des éléments de charpente et la pose de de la couverture ornementale en plomb.

Aujourd’hui, les opérations de taille, d’équarrissage, de traçage et de coupe. sont effectuées par des machines-outils programmées au millimètre près.

Tout est réalisé en atelier et assemblé sur place avec des moyens de levage qui n’ont plus rien à voir avec ceux des siècles précédents.

La collecte de fonds, proche du milliard d’euros pour Notre-Dame de Paris, fait que le chantier, déjà financé, peut être conduit sans interruption du début à la fin.

Les compagnons sont au service de l’œuvre

La Renaissance Française : N’y a-t-il pas le risque d’un travail bâclé pour satisfaire des délais imposés par le chef de l’Etat ?

Maurice Duvanel : Je ne connais pas un seul compagnon bâtisseur et restaurateur qui bâclerait son travail pour satisfaire une volonté politique. Les compagnons ne travaillent pas pour leur gloire personnelle ou celle d’un chef d’Etat, quelle que soit sa couleur politique. Ils travaillent au service de l’œuvre – en l’occurrence Notre-Dame de Paris.

Ils composent l’élite d’un monde qui échappe aux effets éphémères de la mode. Ils travaillent pour les siècles à venir. Non pas dans les limites d’un conservatisme à courte vue, mais dans une modernité respectueuse de l’histoire des monuments sur lesquels ils travaillent.

Propos recueillis par Pierre Mabire Président de la délégation de La Renaissance Française de l’Oise pier.mabire60 gmail.com
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